Comment restaurer des assemblages médiévaux en chêne de pays tout en garantissant la tranquillité absolue d'une colonie de mise bas de Grands Rhinolophes.
Les combles des granges dîmières et logis seigneuriaux du XIIIe siècle abritent des chefs-d'œuvre d'ingénierie vernaculaire : les charpentes dites à « chevrons-formant-fermes ». Dans ces structures remarquables, chaque paire de chevrons constitue une ferme autonome triangulée par des entrais retroussés et des faux-entraits assemblés à mi-bois et chevillés à cœur.
Toutefois, les infiltrations lentes d'eau pluviale causées par des tuiles plates cassées au fil des tempêtes ont provoqué un pourrissement insidieux des pieds de chevrons reposant sur les sablières murales. Privés de leur assise porteuse, plusieurs pans de toiture menaçaient de s'effondrer sur les voûtes de pierre inférieures.
Alertée par le propriétaire gestionnaire et la commune, notre association a dépêché sur place son groupe de travail spécialisé en charpenterie traditionnelle. L'ensemble des cotisations et contributions associatives est intégralement réinvesti dans les missions d'intérêt général de l'association, ce qui nous a permis de financer les carottages dendrochronologiques et les calculs de répartition des charges sans exiger d'honoraires d'expertise.
Afin de comprendre l'histoire constructive de la structure, des micro-prélèvements de cernes ont été réalisés sur sept arbalétriers représentatifs. L'analyse comparée des courbes de croissance avec le référentiel dendrochronologique du bassin de la Loire a permis d'établir avec certitude l'année d'abattage des chênes : l'hiver 1242-1243.
Cette datation prestigieuse impose une règle morale fondamentale : conserver chaque centimètre cube de bois sain et proscrire tout remplacement systématique par du bois lamellé-collé contemporain.
Pour consolider les pieds de fermes cariés sans démonter l'ensemble du comble, nos charpentiers bénévoles ont exécuté des entures dites « à trait de Jupiter avec clé d'épaulement ». Cette technique ancestrale consiste à tailler une jonction en biseau cranté autobloquant, assemblant la partie saine de la poutre médiévale à une allonge neuve en chêne fendu à la hache.
L'assemblage est serré par une clé de serrage en bois dur sans aucune pièce métallique rapportée, préservant la souplesse dynamique de la structure et son comportement d'origine face aux rafales de vent.
L'examen des pannes a révélé des attaques localisées de vrillettes communes (Anobium punctatum). Les traitements chimiques conventionnels à base de solvants chlorés ou de perméthrine étant mortels pour les colonies de chauves-souris en hibernation, nous avons mis en œuvre un procédé de désinsectisation par air chaud pulsé.
L'air du comble a été progressivement porté à 55 °C pendant 18 heures durant l'absence hivernale des chiroptères. Cette montée thermique détruit instantanément œufs, larves et insectes par coagulation des protéines, sans laisser le moindre résidu nocif dans l'atmosphère de la charpente.
Le comble abrite chaque été une maternité de plus de 120 femelles de Grands Rhinolophes (Rhinolophus ferrumequinum). Bien que totalement inoffensives pour le bois, leurs déjections accumulées au fil des années risquaient d'acidifier les mortiers des voûtes en tuf situées en contrebas.
Nos bénévoles ont installé un plancher démontable en planches d'épicéa non traitées, suspendu aux entrais par des suspentes élastiques. Ce dispositif permet de collecter proprement le guano deux fois par an en hiver, sans jamais troubler le sommeil estival des chauves-souris. Ce fertilisant d'une richesse exceptionnelle est ensuite distribué gratuitement aux jardiniers amateurs du village pour nourrir leurs potagers en permaculture.
Grâce à cette conciliation bienveillante, le monument a vu sa colonie de chauves-souris croître de 15 % l'année suivant l'achèvement du chantier.